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LE BONHEUR EST DANS LA VIGNE!

Vue d'ensemble du domaine viticole de Cadablès situé dans l'arrière-pays Biterois, près de Gabian. Véritable petit paradis où il fait bon vivre, 15 000 bouteilles produites avec un savoir-faire ancestral sortent chaque année pour le plus grand plaisir des épicuriens. (Crédit : D.R) Vue d'ensemble du domaine viticole de Cadablès situé dans l'arrière-pays Biterois, près de Gabian. Véritable petit paradis où il fait bon vivre, 15 000 bouteilles produites avec un savoir-faire ancestral sortent chaque année pour le plus grand plaisir des épicuriens. (Crédit : D.R)

Interview : Bernard Isarn Vigneron propriétaire du Domaine de Cadablès dans l’Hérault

Propos recueillis par Arnaud de Saint Hilaire


LPLD.fr : Depuis combien d’années êtes-vous exploitant sur votre domaine viticole?

B.Isarn : C’est une belle histoire, en 2004, alors que nous étions potiers céramistes en Corse du Sud, nous avons eu le projet de changer de vie et de revenir en Languedoc, notre région d’origine, afin de se lancer dans la vigne et la production de vin. Nous n’imaginions pas à cette époque les "Everest" que nous allions devoir gravir et, c’est la fleur au fusil que nous avons quitté l’ile de beauté le cœur rempli de cette force que nous a offert pendant dix ans le caractère autochtone. Nous avons acheté en 2004 en famille le Domaine de Cadablès, alors en très mauvais état avec la noble ambition d’y produire des vins de grande qualité. C’est en 2010, après un passage à la cave coopérative (union de vignerons locaux), que nous avons commencé in situ la production de vins après avoir réhabilité les bâtiments, le vignoble et appris dans les règles de l'art la vinification.

LPLD.fr : Vos vignes datent de combien d’années, dans quel état les avez-vous trouvées lors de l’achat de votre domaine viticole et avec quels produits les avez-vous traités pour les faire revivre?

B.Isarn : À l’origine, nous avons réhabilité notre domaine de six hectares de veilles vignes datant des années 60, 70, laissées à l’abandon. Il nous a fallu beaucoup de patience pour faire revivre nos vignes. Le travail a été de longue haleine et consistait à restructurer les vignes, avec le labourage et un nettoyage méthodique, pour certaines l'arrachage, et pour d'autres, retailler avec précision… Pour ce faire, nous avons assez rapidement mis en place, des techniques agro écologique (animaux dans les vignes l’hiver, plantation de nouvelles essences, sauvegarde des haies, amendements naturels) en essayant notamment d’encourager la biodiversité, et la vie des sols en favorisant des intrants naturels (engrais pour l’agriculture biologique), en traitant au printemps nos vignes avec des produits biologiques. Sans oublier l'introduction des animaux dans nos parcelles, avec des vaches qui tondent et améliorent ainsi la qualité des sols. Une culture respectueuse de l’environnement au sens large en somme!

LPLD.fr : Quelle est la particularité qui apporte une valeur ajoutée sur les produits de votre exploitation viticole aujourd’hui?

B.Isarn : J’ai envie de dire : la qualité des vins, qui vient indéniablement d’une philosophie de travail à la vigne, comme en cave. Elle vient d’un terroir exceptionnel. Elle vient de l’équilibre que nous nous efforçons de mettre en œuvre au quotidien. Elle vient encore de notre envie de bien faire en artisan responsable. L’idée de travailler de manière responsable amène, visiblement, une valeur ajoutée. En dehors de la qualité des vins, notre particularité consiste finalement à rendre possible un modèle dont certains préfèrent penser à tort, qu’il n’est pas économiquement viable.

LPLD.fr : Quelle est la part (pourcentage) de viticulteurs dans votre région, et comment faites-vous pour cohabiter avec les viticulteurs et agriculteurs environnants qui ne sont pas sensibles à votre combat pour le Bio éthique ?

B.Isarn : Le Languedoc est une belle et grande région viticole où l’on retrouve tout le panel des méthodes culturales. Bien évidemment la part des viticulteurs qui travaillent comme nous reste minoritaire, bien qu’elle soit sans cesse en augmentation. Il ne faut surtout pas stigmatiser les confrères conventionnels, car ce sont nos collègues, dont certains sont des amis qui travaillent dans une autre logique. Nous faisons parfois du prosélytisme afin de les faire évoluer dans notre sens, mais cela reste compliqué dans le contexte économique actuel.

LPLD.fr : Comment fonctionnez vous, êtes-vous indépendant, en coopérative…?

B.Isarn : Nous sommes vignerons indépendants, en claire nous produisons du raisin jusqu’au produit final le vin, dans le respect de la charte des vignerons indépendants.

LPLD.fr : De quelle manière votre exploitation s’inscrit-elle dans cette excellence que vous revendiquez au niveau production ?

B.Isarn : Par notre engagement cultural, notre terroir, nos méthodes plutôt douces en quelques sortes, des rendements maitrisés avec l’obsession de faire bon et juste. La qualité d’un vin n’est pas un hasard, mais une application dans le travail quotidien, une mise en œuvre de méthodes, et de ressentis de la vigne. Nous ne pouvons pas ici rentrer trop dans les détails, mais pour exemple un rendement maitrisé de nos vignes, se ressent instantanément dans la qualité de nos vins.

LPLD.fr : Expliquez-nous quel type de vin produisez-vous et surtout de quelle façon, phase par phase au fil des saisons?

B.Isarn : Nous produisons les trois couleurs, Blanc, Rouge et Rosé. Des vins élégants, équilibrés, digestes avec la typicité du sud. Nous travaillons donc en agriculture biologique bien qu’en cours de labellisation. Ce fut pour nous rapidement une évidence de travailler ainsi avec ou sans label. Les choses se font au fil du temps. On apprend à être patient tellement ce métier est prenant, tendu, passionnant, stressant. Au fil de l’an, nous travaillons l’hiver à la taille, aux labours… Le printemps voit poindre les premières feuilles qu’il faut traiter, guider, surveiller. L’été plus calme à la vigne, est la saison de l’épamprage*, de la mise en place de la prophylaxie* via notamment les effeuillages, de la préparation des vendanges et l’automne en point d’orgue d’une année de travail : vendanges et vinifications. C’est un défi permanent. Rien n’est neutre. Une expression de la vie dans laquelle on ne peut tricher du moins de la façon dont on la pratique.Nous vivons et respirons vigne, nous pensons vin… 

LPLD.fr : L’Agriculture est en crise depuis plusieurs années maintenant, avec un point de non-retour atteint aujourd’hui. Quels sont les véritables coupables, les distributeurs, les banques, les assurances…, comment arrêter ce jeu de massacre selon vous? Les politiques, à travers le gouvernement Valls ont-ils compris le signal d’alarme lancé par le monde agricole ?

B.Isarn : Oui, l’agriculture est en crise. Du reste nous le vivons au quotidien. C’est une entreprise difficile et, comme beaucoup de nos confrères, quels qu’ils soient, nous vivons souvent la peur au ventre tant la rentabilité des exploitations est plutôt précaire.

Nous avons parié, par notre engagement, pour une agriculture familiale, qualitative, respectueuse, saine et faisons en sorte de faire fonctionner notre entreprise malgré trop souvent des vents contraires. Le développement est complexe, mais c’est qu’une question de temps et d’énergie, et je pense qu’à terme notre domaine s’épanouira.À contrario, l’agriculture intensive aura plus de mal à tirer son épingle du jeu, car nos confrères se sont laissé prendre à un jeu de développement excessif et ont perdu toute maitrise du sujet. Jeu de massacre dans lequel visiblement seul l’exploitant y laisse des plumes. Course en avant au productivisme effréné en oubliant au passage les enseignements des générations passés. Mais les responsabilités d’une telle crise incombent à tous. C’est une évidence. L’agriculture n’est pas un métier comme les autres. C’est un véritable sacerdoce, car nous l’oublions trop souvent, c’est l’agriculteur qui nourrit notre pays, et ce n’est pas anodin. Il faut que les gens en prennent conscience une bonne fois pour toutes !!!
Une des solutions est le développement de la vente en direct. Très chronophage elle rajoute une casquette, un travail supplémentaire, car le client à un éternel besoin d’être séduit, charmé, mis en confiance. C’est un équilibre à trouver pour chacun, mais la distribution de masse a pris le pas, en France, en déstructurant l’offre est le déséquilibre est flagrant. Le consommateur doit impérativement réapprendre à faire des efforts, à rechercher, à se cultiver, à payer au juste prix si nous voulons développer une agriculture saine et paysanne et par la même obliger les marchands du temple à un peu plus de déontologie.

L'usage de toute mécanisation est utilisée avec parcimonie, pour tendre le plus possible vers une agriculture raisonnée. L'exploitation viticole de Cadablès travaille avec des éleveurs locaux qui font paître leur bétail dans les vignes du domaine. (Crédit : D.R)

LPLD.fr : Dans ce contexte plus que tendu, comment cela se passe concrètement pour votre exploitation, vous en sortez-vous financièrement, arrivez-vous à vous donner un salaire, votre filière est-elle moins touchée que celle des éleveurs par exemple (combien de salariés)?

B.Isarn : Il faut être philosophe. Nous vivons à Cadablès un idéal, et à ce titre, nous pouvons faire quelques concessions. Effectivement le contexte est tendu, surtout ces derniers temps, mais nous parvenons à vivre de notre « art » et il faut que nos fournisseurs, nos interlocuteurs, y compris l’État, soient patients et compréhensifs. À vrai dire, il ne faudrait pas que la situation se dégrade davantage. Il faut rester confiant. Nous n’avons pas d’employés. La filière vin à l’air moins touché pour le moment que les éleveurs, mais nous ne sommes peut être pas représentatif de notre filière. Nous sommes tout petits, microscopiques avec nos 15 000 bouteilles par an ! 

LPLD.fr : Le vin est l’une des cultures qui nécessite le plus souvent l’usage intensif de pesticides, notre pays étant au second rang après les états Unis, qu’est-ce que cela vous inspire ?

B. Isarn : Nous avons pris les chemins à l’envers et n’utilisons pas de pesticides et consorts. Nous parlons là, dans votre question, de culture intensive. Nous sommes dans un autre contexte, une autre échelle. Il va de soi qu’il faut réduire le nombre et la quantité d’intrants au vignoble. Les divers reportages à ce sujet sont édifiants et acculent la profession à réagir, à trouver des solutions nouvelles. Mais la solution est globale, de l’agriculteur au politique en passant par les distributeurs et les consommateurs. Il ne s’agit pas de stigmatiser et de se donner bonne conscience, car les « agriculteurs épandeurs » sont aussi face à un marché d’une violence inouïe sur lequel personne ne respecte leur intégrité. Que faire d’autre que de surproduire face à un marché intransigeant et obtus, où seule la grande distribution règne en maitre?

LPLD.fr : Comment luttez-vous efficacement face à l’utilisation intensive de produits phytosanitaires, qui lors de l’épandage s’évaporent dans la nature et nuisent considérablement à la santé des populations vivant autour des exploitations, à commencer par les agriculteurs eux-mêmes victime de cancers ?

B.Isarn : La profession apprend à se protéger par un arsenal tel que des masques, des combinaisons spécifiques. Nous n’en avons pas l’utilité nous concernant. Cadablès est entouré de nos vignes, nous y vivons en famille et en toute logique nous préférons ne pas utiliser ces poisons environnementaux. Quant à la chimie qui reste une méthode de culture largement répandue, il serait intéressant d’interroger certains de nos confrères. Car il est plus facile de parler de notre travail surtout que nous avons opté pour un autre chemin où il faut toutefois maitriser les processus, de la production à la vente qui demande une masse de travail considérable. Le temps est notre principal atout dans la qualité que nous cherchons à obtenir, c'est notre choix! 

LPLD.fr : Il est prouvé aujourd’hui que l’usage de ces produits est extrêmement nocif et à un très fort impacte sur l’environnement et donc sur la santé, notamment sur les foetus des femmes enceintes vivant à proximité d’exploitation viticole. Votre région a-t-elle pris la mesure de ce fléau que l’on ne peut plus ignorer en 2016 et de quelle manière elle agit concrètement sur cet aspect?

B.Isarn : Il y a eu ces dernières années une certaine sensibilisation de la part des organismes au sujet des dangers de l'utilisation des produits phytosanitaires sur nos exploitations. Les mentalités avancent tout doucement, mais sûrement. Le sujet reste toutefois relativement tabou, on marche sur des œufs, car il faut remettre en question un modèle économique prépondérant.

LPLD.fr : Les différentes formations agricoles incitent depuis des décennies les futurs agriculteurs à utiliser les pesticides pour améliorer le rendement de leurs exploitations dû à la politique agricole intensive provoquée par la PAC, comment changer ce mode de fonctionnement ?

B.Isarn : C’est tout un monde, tout un contexte qui poussent à la surproduction, à l’intensif. C’est le modèle prépondérant hélas! Comme si l’on ne pouvait pas imaginer autre chose. Comme si beaucoup se « bâfraient sur la bête ». Toute une chaine professionnelle est bâtie sur ce paradigme, cautionné par le consommateur trop heureux de trouver des produits meilleurs marché. Pour inverser la tendance, il va falloir s’y mettre tous. Faire, prouver, parler, inciter, promouvoir, vivre local…. Agir quoi ! Notre aventure va dans ce sens. Chacun doit trouver en lui, le moyen d’action, le levier qu’il a, à sa disposition. Il n’y a pas de petit bénéfice, car l’avenir de nos enfants en dépend, l’heure est grave.

LPLD.fr : Ne pensez-vous pas que tout passe par la formation des futurs agriculteurs, en leur apprenant que la qualité passe désormais avant la quantité et à travers ce message seulement, les mentalités pourront s'inverser ?

B.Isarn : C’est un axe, mais je n’y crois peu, tant que le marché sera si gourmand en marge, que l’Europe imposera ses contraintes ubuesques et que ses subsides seront mal répartis… C’est un changement total de notre système qu’il faut mettre en œuvre. Alors c’est tous ensemble. On verra bien ce que nous pondront les politiques, mais je n’y crois guère. Encore que...nous savons tous que nos élus vont toujours dans le sens du vent. Alors, allons donc tous ensemble dans la même direction et les choses auront peut-être une chance de s'améliorer un peu, qui sait? 

LPLD.fr : Comment réagissez-vous lorsque que vous voyez votre profession être accusé de tous les maux, notamment dans les médias ces derniers mois ou l’on accuse régulièrement les viticulteurs de polluer l’environnement à commencer par la terre et l’eau ?

B.Isarn : Je ne me sens évidemment pas visé, mais d’accuser uniquement les agriculteurs et une façon de se dédouaner qui est un peu ridicule et puéril! Allez demander au Parisien d’arrêter de rouler… 

LPLD.fr : Votre exploitation fait-elle partie de l’agriculture dite raisonnée, si oui pourquoi ce choix ?

B.Isarn : Nous travaillons selon les préceptes de l’agriculture biologique, mais n’avons pas encore le droit de l’étiqueter, car en cours de conversion. Le bio n’utilise aucune molécule de synthèse et lutte contre les maladies avec notamment du soufre et de la bouillie bordelaise… Le raisonné autorise les molécules chimiques, mais elles sont raisonnées en fonction de la pression parasitaire, en fonction des besoins à contrario des traitements systématiques.

LPLD.fr : L’agriculture bio est elle la panacée notamment avec les problèmes de ruissellement qui peuvent polluer les parcelles bio voisines d’exploitations classiques qui utilisent des pesticides ?

B.Isarn : Il y a toujours un risque de ne pas être plus blanc que blanc, mais c’est infinitésimal et cet argument ne tient pas. Il peut bien évidemment y avoir une pollution annexe, mais elle est négligeable.

Les vaches tondent naturellement les parcelles d'herbes entre les vignes afin de rendre les sols encore plus fertiles pour accéder à l'excellence chère au Domaine de Cadablès. (Crédit : D.R)

LPLD.fr : Étiez-vous présent à la manifestation récente qui a lieu à Bordeaux contre l’usage des pesticides dans la culture du raisin ?

B.Isarn : Non par faute de temps et mon combat est ici sur le terrain au quotidien…

LPLD.fr : Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait exercer votre profession aujourd’hui ?

B.Isarn : Mon fils s’installe actuellement en bio et labour traction animale, sur 6 hectares dans la région en reprenant un domaine existant que l’ancien propriétaire lui cède en lui facilitant l’acquisition. Du reste la banque agricole pour ne pas la citer le suit dans son ambitieux projet. C’est atypique et je lui ai toujours conseillé de faire un métier qui le passionne et d’aller ainsi au bout de ses rêves. Ce métier est avant tout une aventure. Ni la recherche du lucre et du superficiel, seul compte la sueur, le vent, le soleil et la liberté. 

LPLD.fr : Comment voyez-vous l’avenir de notre agriculture aujourd’hui, de votre métier en particulier, et ne regrettez-vous pas d’avoir embrassé ce nouveau métier il y a dix ans ?

B.Isarn : Sans une prise de conscience générale, les grosses exploitations vont pulluler et nous aurons une agriculture à deux vitesses. Des exploitants agricoles avec de giga usines d’un côté, et des paysans de l’autre. Non je ne regrette rien, c’est passionnant. On a le sentiment d’être en vie, d’exister, de créer. C’est ma vie. Je suis vigneron et lorsque les soirs joyeux la maison est pleine de rires, de joie, d’amitié, de bons vins, mon esprit sourit et la vie est belle… que demander de plus !

Pour en savoir +

* Épamprage*: Débarrasser une vigne des pampres, des feuilles inutiles qui nuisent au développement des raisins.
*Mise en place de la prophylaxie : Procédé permettant de lutter efficacement contre les Maladies de la vigne comme le Mildiou, oïdium, pourriture grise...
Infos sur le domaine de Cadablès

http://www.cadables.com
http://domaine-de-cadables.over-blog.fr

Rédaction LPLD.fr

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