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A BAS LA MORT !

11 janvier 2015 rassemblement pour la liberté d'expression à Paris en direction de la place de la république au temps de l'unité nationale. 11 janvier 2015 rassemblement pour la liberté d'expression à Paris en direction de la place de la république au temps de l'unité nationale.
Crédits : D.R.

Cet article a été publié, en espagnol, dans l’hebdomadaire www.sinpermiso.info la semaine du 20 janvier. (Traduction française : Françoise Couedel).

La nouvelle année a commencé, en France, par une tragédie. L’attentat criminel contre Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, a eu pour triste bilan l’assassinat de plusieurs journalistes et collaborateurs de l’hebdomadaire satirique, ainsi que deux policiers, dans le populaire XIème arrondissement de la capitale. Parmi les victimes, le directeur de la revue Stéphane Charbonnier (« Charb »), Wolinski, Tignous et Cabu. Les auteurs de l’attentat fortement armés et masqués étaient les frères Saïd et Chérif Kouachi. Trois jours plus tard, encerclés près de Paris, ils furent abattus par les forces de police et de gendarmerie.

Le 8 janvier, Amedy Coulibaly, inspiré ou peut-être en accord avec les frères Kouachi, retenait des otages dans un supermarché (Hyper Casher), Porte de Vincennes. Sur son trajet il avait tué une jeune agent municipal. Coulibaly, également cerné par la police et après avoir exécuté quatre otages, fut aussi abattu pratiquement au même moment que les frères Kouachi.

Les frères Kouachi ont déclaré qu’ils agissaient au nom de Al-Qaïda au Yemen. Ils y auraient reçuune formation militaire, un appui logistique et l’ordre de tuer. Amedy Coulibaly se réclamait de son côté de l’État islamique basé en régions de la Syrie et en Irak.

Le 14 janvier, dans une vidéo de onze minutes, un porte-parole de Al-Qaïda revendiquait la responsabilité de l’attentat contre Charlie Hebdo. Ce même communiqué rendait hommage également à Coulibaly.

Les trois jeunes assassins étaient français. Les frères Kouachi d’origine algérienne et Coulibaly d’origine malienne. Ils ont été éduqués par le système scolaire français. Ils vivaient dans les quartiers périphériques où se concentrent les immigrants, leurs familles et leurs enfants beaucoup nés en France.

J’ai été pendant 28 ans professeur à l’Université Paris 8 à Saint Denis. J'ai eu comme étudiants un grand nombre de jeunes provenant de ces milieux. Ils faisaient des efforts, mais arrivaient difficilement à terminer le premier cycle, car ils se sentaient souvent « étrangers ». Cette jeunesse marginalisée socialement et culturellement, victime des inégalités sociales - pour laquelle le chômage atteint 50% - est un terreau fertile pour la manipulation et le fanatisme religieux.

C'est aussi un constat de l'échec des politiques, dites d'intégration, menées par les gouvernements successifs de droite et de gauche. Cette gauche, hélas, qui fut même incapable d'accorder le droit de vote aux étrangers résidents pour les élections municipales, pourtant inscrit dans le programme du P.S. depuis François Mitterrand (1981)et celui de François Hollande (2012).

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Après l’annonce des tragiques des ces attentas odieux, des milliers de personnes anonymes se sont rassemblés pour manifester leur condamnation de ces actes criminels. Les jours suivants, ellesétaient des centaines de milliers dans les rues. Il faisait très froid, mais cela ne les a pas empêchées de se retrouver sur la Place de la République. Elles étaient animées par la rage contre les crimes, les doutes et les peurs, mais essentiellement par un profond sentiment de solidarité. C’est alors qu’est apparu « Je suis Charlie » écrit sur un carton ou une simple feuille de papier, brandis par une minorité de lecteurs de la revue - qui tirait à peine à trente mille exemplaires par semaine - et beaucoup d’autres qui ne l’avaient peut-être jamais lue ou qui n’avaient pas de sympathie pour l’humour particulier de Charlie Hebdo.

Cette humour, loin s’en faut, n’était pas partagé par tous. La revue est du genre humoristique, satyrique et caustique, parfois à la limite de la provocation. Elle s’est inscrite avec ses succès et ses erreurs dans la tradition inaugurée par Honoré Daumier. De plus elle n’a jamais cessé de manifester son engagement contre l’intolérance, le racisme et le colonialisme. Les images corrosives de Jean-Marie Le Pen et de sa fille Marine, en sont un exemple. Son combat contre le fascisme était clair et net, ainsi que «l'Adjudant Kronenbourg» était une critique impitoyable du militarisme. Charlie était - et nous espérons qu’il continue à l’être - l’expression d’un esprit libertaire, laïque et républicain.

Celui fondé par la Grande Révolution : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, les principes de Liberté, Égalité, Fraternité ; l'abolition des droits et des privilèges féodaux, la fin de l’esclavage, l’émancipation des juifs dans l’égalité avec tous les citoyens de la République. C’est à dire, la France de Robespierre, de Marat et de Saint Just qui n’est, assurément pas, la même que celle de Danton, Condorcet et Benjamin Constant.

Les avatars de l’histoire ont voulu, certes, que de nombreuses fois les principes républicains fussent bafouées. On a tenté de les rejeter et ils ont même été niés. Il suffit de se rappeler l'Etat Français de Pétain ou les aventures de la France coloniale:  Madagascar, l'Indochine, la guerre d'Algérie et bien d'autres, menées au nom de la République. Mais les principes résistèrent dans la mémoire du peuple. Ils ne furent pas effacés.

Le sentiment de solidarité et de fraternité citoyenne qui s’est exprimé au cours de cette semaine tragique en est un exemple. Peut-être le meilleur antidote contre les assassins et aussi contre ceux qui tentent de manipuler la tragédie et de l’utiliser à leur profit. La tentation de la droite -déjà ébauchée par quelques parlementaires-de renforcer les dispositifs et les lois anti-terroristes, en instaurant une sorte de Patriot Act à la française, est totalement à l’opposé d’une solution. Au contraire, la solution est bien la défense de la République et l’élargissement des libertés démocratiques, ainsi que la lutte contre les inégalités, la discrimination, la xénophobie et le racisme.

La politique du gouvernement Hollande avec son orientation néolibérale et son alignement avec l’OTAN au service de la stratégie belliqueuse des États Unis -continuité de celle inaugurée par Sarkozy-  a beaucoup contribué à la confusion et au désenchantement ambiant.

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Le 11 janvier une gigantesque mobilisation a réuni un million et demi de personnes dans les rues de Paris (jusqu’à deux millions selon certaines sources), plus de quatre millions dans toute la France. Ils ont marché pour la défense des libertés publiques et la liberté d’expression,motivés par un profond sentiment laïque et républicain. Les propagateurs de la haine ont perdu. Sur la pancarte d’un manifestant, en espagnol, était écrit Abajo la muerte (A bas la mort), heureuse formule, car c’est la vie qui agagné.

Hollande, avec le soutien de Sarkozy, avait appelé à une « marche républicaine » sous le slogan de « l’union nationale ». Cet appel a déplu à beaucoup, entre autre à celui qui écrit ces lignes. Cela sentait la manipulation politique. Je l’ai déclaré dans un entretien sur la chaîne publique de la télévision argentine. La crainte était légitime. Mais la tentative de manipulation et de récupération n’a pas fonctionné. Elle a échappé à la stratégie de ses auteurs : Hollande-Valls et aussi Sarkozy, Merkel, Cameron, Rajoy...

La présence de Netanyahu, chef du gouvernement Israélien, du président Hongrois néo-nazi Orban, du premier ministre Turc Davoutoglu, un ministre de l'Arabie Saoudite et d’autres -qui ne sont pas spécialement réputés pour leur respect des libertés et des vies humaines- n’a pas réussi, non plus, à ternir cette journée. En réalité, tous ces personnages ont marché seuls, encadrés uniquement par leurs propres gardes du corps.

Cela n’aurait eu aucun sens - étant donné le ton de la manifestation et le sentiment de l’immense multitude- d’accorder de l’importance à leur présence. Eux, et les manifestants appartenaient à deux sphères différentes, deux mondes sans rapport l’un avec l’autre. Ce qui a prévalu a été la présence massive des gens. Ces millions de personnes ont manifesté, unis dans la défense de la République, des libertés publiques et contre les dangers qui se profilent.

Personne n’est insensible à la montée des dangers. L’extrême droite gagne du terrain en France et en Europe. La crise globale attise les haines, la xénophobie, et le racisme. Cependant dans cette immense mobilisation populaire, on n’a pas entendu une seule fois un cri contre les «musulmans». L’amalgame grossier «musulman=terroriste» n’a pas lieu d’être. Bien au contraire, même si la majorité des jeunes des banlieues étaient absents, de nombreux musulmans participèrent lors de cette marche : algériens, marocains, tunisiens, y compris avec leur drapeaux nationaux.

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Néanmoins, la rupture entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, le discrédit des partis et du système politique – que traduit la phrase néfaste souvent entendue « ils sont tous pareils » - se profilent à l’horizon. C’est un vide qui peut profiter à la droite et surtout à l'extrême droite lepéniste. Car comme le rappelait Bertold Brecht : « Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde ».Et le danger est tout proche.

La crise que traverse la gauche contribue à la désillusion généralisée. Les tentatives pour la combattre, en construisant une alternative au social libéralisme, n’ont pas eu de résultats significatifs. La France est loin, au moins dans l’immédiat, de l’espoir qui est née avec Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne.

Les événements de janvier - crime, tragédie et réponse - ont été et auront un avant, et un après dans nos consciences et notre réflexion. L’érosion de nos droits, les humiliations et les discriminations, la xénophobie et le racisme, les conquêtes sociales bafouées ou perdues au fil des années, trouverons peut-être une réponse appropriée. Les manifestations massives peuvent avoir été « sotto voce » l'annonce prémonitoire d'un ras-le-bol et d'une renaissance de l'espérance.

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*Argentin vivant en France, Hugo Moreno est universitaire, docteur en histoire  sociale, journaliste et membre du Comité de Rédaction de la revue  espagnole Sin Permiso.

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